Mouvement lycéen : la répression ne peut pas tenir lieu de politique
S’il condamne les violences, Anthony Caillé, secrétaire général de la CGT-Intérieur, accuse le gouvernement d’avoir délibérément choisi la voie de la répression du mouvement plutôt que celle du dialogue et d’une réponse aux revendications lycéennes.
>> Tribune publiée dans l’Humanité le 8 octobre 2026
Depuis le 21 septembre, des lycéens bloquent leurs établissements. Ils ont pour cela de bonnes raisons : classes de plus de trente-cinq élèves, professeurs manquants, bâtiments dégradés, avenir dans le supérieur obéré par un dispositif Parcoursup aussi opaque qu’injuste.
Certes, à cette occasion des violences ont eu lieu, souvent du fait d’éléments extérieurs infiltrés dans les manifestations, mais pas toujours. Des mises à feu de lycée, l’embrasement de barricades et des agressions sur les personnels ont été constatées. Ces agissements ne doivent pas être minimisés et il faut les dénoncer.
Mais la réponse de l’État frappe par sa démesure. Depuis le début, on compte plus de 6 500 interpellations, dont une large part de mineurs, alors même que lors des émeutes de 2023 on n’en avait compté que 3 800 au total.
Un choix politique
Cette approche résolument répressive a eu de graves conséquences. Des lycéens ont été gravement blessés lors de manifestations : un œil perdu à Tours, une mâchoire fracturée à Saint-Ouen-l’Aumône, une main arrachée à Lens. L’IGPN a ouvert dix-huit enquêtes, et un policier a été mis en examen pour un tir de grenade au visage d’un élève. Plus de sept cents policiers et gendarmes ont eux aussi été blessés, ce qui atteste de l’ampleur des affrontements. Pourtant, une revendication scolaire ne reçoit qu’une réponse de maintien de l’ordre.
Ce choix est politique. En janvier 2024, face aux agriculteurs qui bloquaient routes et préfectures, le ministre de l’Intérieur d’alors avait donné pour consigne la « grande modération ». Face aux lycéens, on parle de « violences urbaines » et de « rétablissement de l’ordre républicain ».
Qualifier une situation, c’est fixer le seuil de l’intervention. Dans un télégramme aux plus hauts responsables de la police, cité dans Libération, le ministre de l’Intérieur écrivait fin septembre que l’usage proportionné de la force ne devait « jamais inhiber l’action pour rétablir l’ordre ». Il affirme n’avoir donné aucune consigne de retenue, et assure que les forces agissent avec proportionnalité sous le contrôle de leur hiérarchie.
Le 7 octobre, après la main arrachée de Lens, il a confirmé la suspension, décidée la veille par la direction générale de la police, de l’usage des grenades assourdissantes pour le seul mouvement lycéen. C’est admettre, un peu tard, que la retenue n’allait pas de soi : face à des mineurs, ne pas la demander est déjà une consigne.
À la CGT-Intérieur, qui syndique l’ensemble des personnels du ministère, policiers compris, nous savons ce que c’est que d’exécuter une consigne que l’on n’a pas choisie. Ceux qui se retrouvent devant un lycée ne choisissent ni le dispositif, ni l’objectif. Des équipages de la BAC, des collègues de commissariat sans formation au maintien de l’ordre ni matériel adapté sont envoyés face à des centaines d’adolescents peu organisés, et la fatigue s’accumule. On les envoie au casse-pipe, et l’on ne tardera pas à leur faire porter la responsabilité d’éventuels dérapages ou accidents.
Un mouvement devenu un enjeu de campagne
Ce mouvement s’inscrit dans un contexte particulier : à sept mois de la présidentielle, il est devenu un enjeu de campagne. On s’accuse de l’avoir fomenté, on parle de « répétition générale » de 2027. Une situation qui concerne des mineurs devient la scène anticipée d’une bataille électorale, et la police son instrument. Elle n’a rien à y gagner, les lycéens non plus.
La réponse a aussi un volet judiciaire. Le garde des Sceaux a réuni le 1er octobre les trente-six procureurs généraux pour obtenir une réponse pénale « ferme ». Un mouvement né dans les établissements scolaires est ainsi traité sans discernement comme une affaire pénale : on criminalise le blocage, on judiciarise une revendication. Les violences doivent être sanctionnées, mais lorsque la procédure précède le dialogue, elle apprend à toute une génération que se mobiliser expose d’abord à la répression policière et judiciaire.
Les textes qui s’annoncent vont dans le même sens, du projet de loi « casseurs-payeurs », examiné à la hâte au Sénat dès le 27 octobre, à la proposition de loi sur la présomption d’usage légitime des armes. Ils disent la même chose : un durcissement du cadre plutôt que des moyens pour l’école.
En matière de maintien de l’ordre, le droit fixe pourtant une règle. L’emploi de la force n’est possible que si les circonstances le rendent absolument nécessaire. Cette force doit être proportionnée au trouble à faire cesser et prendre fin avec lui. Ce principe vaut pour tous, il pèse davantage face à des adolescents. Il suppose que les ordres donnés, les moyens employés et leurs motifs puissent être examinés, y compris par une instance dont l’indépendance à l’égard des services concernés ne fasse pas question.
Avalanche d’éléments de langage
Chaque intervention face à des mineurs engage la confiance que cette génération lui accordera demain. C’est le plus mauvais service à rendre aux policiers, comme à la jeunesse.
Il appartient à ceux qui décident de répondre à quelques questions simples :
- Quelles consignes ont été données lors d’interventions devant les lycées, et par qui ?
- Pourquoi engager face à des mineurs des unités qui ne sont pas formées au maintien de l’ordre ?
- La réponse judiciaire doit-elle viser à réprimer les éventuelles violences commises ou à réprimer la mobilisation en tant que telle ?
- Quand les effectifs des classes, un nombre suffisant de professeurs et l’entretien des bâtiments seront-ils financés à la hauteur des moyens que l’on consacre à contenir ceux qui s’en plaignent ?
Jusqu’à maintenant, l’État ne répond que par des bavardages politiques stéréotypés qui n’évoquent pas la moindre solution. Il est peu probable que cette avalanche d’éléments de langage sans portée fasse tomber la tension.
Devant l’hypothèse de nouveaux affrontements, nous ne pouvons que rappeler que l’ordre public est une exigence incontournable dans une société démocratique, mais qu’il doit s’imposer dans le respect du droit et du dialogue et surtout s’exercer avec discernement.